01

Le Baiser de Rodin — L'éternité salvatrice

Comment deux corps sculptés séparément se rejoignent — et pourquoi cette union doit durer sans fin.

Peinture & Sculpture

Auguste Rodin, L'Éternel Printemps (1881–1907), sculpture en marbre représentant un couple enlacé dans un baiser, Metropolitan Museum of Art
Auguste Rodin, L'Éternel Printemps, modelé vers 1881, sculpté en 1907. Marbre — The Metropolitan Museum of Art

Dans L'Éternel Printemps (vers 1884), Auguste Rodin recompose le baiser non comme un instant amoureux, mais comme la mise en tension d'un équilibre précaire — un équilibre qui ne tient que par l'interdépendance de deux corps. Si les figures de La Porte de l'Enfer s'effondrent sous leur propre poids et se replient sur elles-mêmes, ici les forces opèrent en sens inverse : les corps s'ouvrent l'un à l'autre.

Cette composition est à l'origine un fragment d'un vaste projet entrepris par Rodin dès 1880 — œuvre que l'on désignera plus tard sous le titre de La Porte de l'Enfer. Le portail, destiné à un musée des arts décoratifs à Paris, ne fut jamais construit. Rodin l'avait conçu d'après l'Inferno de Dante : plus de deux cents figures en proie à la souffrance, suspendues dans une surface tourmentée, image d'âmes vouées à un châtiment éternel. Mais la composition qui deviendra L'Éternel Printemps détonnait parmi ses voisines. Ce qu'elle donnait à voir — allégresse, élan, désir — ne pouvait tenir aux côtés des damnés. Rodin l'extirpa de son contexte infernal et la recomposa en œuvre indépendante. Si la scène changea, la logique de ce monde, elle, demeura intacte.

Auguste Rodin, La Porte de l’Enfer, sculpture monumentale en plâtre représentant des figures inspirées de la Divine Comédie de Dante, Musée d’Orsay
Auguste Rodin, La Porte de l’Enfer, 1880–1917. Plâtre — Musée d’Orsay, Paris

La sculpture ne cherche pas à échapper à la gravité, mais à la redistribuer. Le bras horizontal de l'homme agit comme un contrepoids — dans certaines versions, agrippé à un rocher — face à l'abandon profond et arqué du corps féminin. Mais la relation n'est pas à sens unique : pour tenir, l'homme dépend lui-même du poids qu'elle lui abandonne. Dans certaines versions, ses pieds ne touchent même plus le sol. L'équilibre se construit par des contacts restreints et précis : la pression des hanches et, surtout, l'enchevêtrement des corps. Le baiser, ici, n'est plus un geste affectif ; c'est une nécessité structurelle. Que ce point de jonction se rompe, et toute la forme s'effondre.

Auguste Rodin, Eternal Springtime (1884–1886), sculpture en plâtre peint représentant un couple enlacé dans un baiser, issue de La Porte de l’Enfer
Auguste Rodin, Eternal Springtime, modelé en 1884, fonte en 1886. Plâtre peint en blanc — Philadelphia Museum of Art

Le langage formel de Rodin s'éloigne ici de la réclusion qui caractérise ses figures damnées et s'oriente vers une forme d'ouverture — mais cette ouverture n'est pas une libération. Une tension profonde y demeure, qu'on peut relire dans la relation entre Rodin et Camille Claudel. Jeune sculptrice formée dans un atelier qu'elle partageait avec plusieurs femmes artistes, Claudel entra chez Rodin entre 1882 et 1884 — précisément durant les années où prenait forme cette composition. Elle passa rapidement du statut d'élève à celui de collaboratrice, puis de modèle, puis d'amante. La relation liait Rodin, alors quadragénaire, à une femme de vingt-quatre ans sa cadette ; l'interdépendance s'y mêlait à un déséquilibre des pouvoirs. Rodin avait le nom et les moyens. Claudel avait le talent et la main, dont la trace est repérable dans nombre de figures de ces années-là. Cet arrière-plan ne réduit pas l'œuvre à un récit biographique, mais lui prête une résonance : ce qui se donne à voir est une condition psychologique — proximité, apogée, effondrement. La torsion des corps — l'abandon extrême face à la prise qui retient — compose un instant fondamentalement intenable. Les corps ne sont pas libérés ; ils sont maintenus au point précis où la délivrance devient indiscernable de la chute.

Cette logique prolonge l'origine dantesque de l'œuvre. La composition initiale devait représenter Paolo et Francesca, les amants dont le récit est rapporté au cinquième chant de l'Inferno. Francesca da Rimini était l'épouse de Giovanni Malatesta, mais s'éprit de son frère Paolo.

Gustave Doré, Inferno, Canto V, illustration représentant Paolo et Francesca dans un baiser, surpris par Giovanni
Gustave Doré, Inferno, chant V, illustration de la Divine Comédie de Dante : Paolo et Francesca surpris au moment de leur baiser. Gravure (eau-forte) — Wikimedia Commons — Public Domain

Selon Dante, ils lisaient ensemble l'histoire de Lancelot et Guenièvre ; arrivés à la scène du baiser, ils s'embrassèrent à leur tour. Le livre leur tomba des mains, et ce jour-là ils ne lurent pas davantage. Le mari de Francesca les surprit et les tua tous deux. Désormais, dans le second cercle de l'Enfer, ils tournoient à jamais, emportés par une tempête éternelle, sans sol ni équilibre — voués à un vent qui ne s'apaise jamais. Chez Dante, leur chute n'est pas une scène physique : elle survient à l'instant même où ils cèdent au désir. Mais dans la lecture qu'en fait Rodin, la véritable chute, c'est le baiser lui-même. Rodin retient cette intuition tout en déplaçant le temps : il ne montre pas l'instant du châtiment, mais celui de la reddition — le point précis où la chute s'amorce. La loi de ce monde, pourtant, demeure : les corps ne subsistent qu'à la condition de rester liés. Ici, le baiser est à la fois la cause de la chute et ce qui la diffère.

La généalogie formelle de l'œuvre renforce cette précarité. Le torse féminin dérive d'une étude antérieure, modelée d'après Adèle Abruzzezi, l'un des modèles favoris de Rodin. Telle était alors sa méthode : des fragments façonnés séparément à partir d'un même modèle réapparaissaient dans des compositions différentes. Ce même Torse d'Adèle, à peine modifié, figure aussi dans l'angle supérieur gauche de La Porte de l'Enfer. Dans L'Éternel Printemps, en revanche, doté d'une tête, de bras et de jambes, et joint à une figure masculine, il atteint sa forme achevée. Cette figure masculine porte, dans les versions en bronze, une petite paire d'ailes dans le dos — des ailes que Rodin ajouta pour draper l'œuvre d'un voile mythologique, celui de Cupidon, et en tempérer ainsi l'érotisme manifeste en vue des Salons officiels.

Auguste Rodin, Torse d’Adèle (1882), sculpture en plâtre représentant un torse féminin nu, Musée Rodin, Paris
Auguste Rodin, Torse d’Adèle, 1882. Argile et plâtre — Musée Rodin, Paris — Wikimedia Commons — Public Domain

En définitive, qu'il soit en marbre — où les corps semblent encore émerger de la matière — ou en bronze, qui en accentue la tension, la contraction, la résistance, l'œuvre se constitue en étude de la suspension. Le temps s'y est arrêté pour que cet équilibre instable puisse tenir. Le baiser doit durer indéfiniment, parce qu'il est la seule condition de la permanence : un instant entre la chute et la retenue.

Auguste Rodin, Eternal Spring (vers 1881–1884), sculpture en bronze représentant un couple enlacé dans un baiser, LACMA
Auguste Rodin, Eternal Spring, vers 1881–1884, fonte avant 1917. Bronze (Barbedienne) — Los Angeles County Museum of Art (LACMA)

Ici, le baiser est à la fois la cause de la chute et ce qui la diffère.